Interview d’auteur #2 – Sylvie Gibert nous parle de L’atelier des poisons

Pour le second numéro de ce rendez-vous mensuel, c’est Sylvie Gibert qui m’a fait le plaisir de bien vouloir répondre à quelques questions à propos de son roman L’atelier des poisons (mon avis : ) sorti le 17 mars 2016 aux éditions Plon. Je vous laisse donc en compagnie de l’auteur qui vous dévoile quelques petites choses à propos de son livre.

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1. Avec L’atelier des poisons, vous publiez votre quatrième roman cette fois-ci dans une maison d’édition très connue. Quel a été votre sentiment à la vue de votre manuscrit accepté?

L’éditrice de Plon, Lisa Liautaud, m’a téléphoné. Elle a commencé par me faire divers compliments et je n’arrivais ni à parler ni à la remercier car j’attendais le moment où elle me dirait que, malgré « ses qualités », elle ne pouvait éditer mon manuscrit… Après, ce fut le bonheur, bien-sûr ! 

2. Il me semble que l’écriture de cet ouvrage est partie de la découverte d’un tableau. Dites-nous tout à propos de la genèse de ce livre.

J’ai pour habitude de parcourir les musées au pas de course, ou presque… J’attends d’une œuvre qu’elle m’interpelle. Là, seulement, je m’arrête et je peux passer un très long moment à l’observer. Dans le bleu est un pastel qui m’a littéralement subjuguée. Il ne s’agit que d’une femme qui fume, accoudée devant une tasse de café, mais son expression, son attitude, sa tenue négligée, tous ces détails font que le visiteur surprend un véritable moment d’intimité dans la vie de cette femme. Alors, forcément, j’ai eu envie d’en apprendre davantage. Le seul indice que j’avais était le nom du peintre : Amélie Beaury-Saurel.

Beaury-Saurel_Dans_le_bleu_(RO_494)Dans le bleu de Amélie Beaury-Saurel (1894, musée des Augustins de Toulouse)

3. Vous avez construit votre récit en partie sur une fresque historique et sociale et en partie sur une enquête policière. Avez-vous eu des difficultés à ficeler l’ensemble et à trouver un juste équilibre entre les deux genres?

J’étais partie pour écrire un roman sur la vie difficile de ces femmes peintres, dans une période où la condition des femmes était certainement la plus inégalitaire de l’histoire de France. Mais il me fallait toujours replacer le contexte social ou légal pour expliquer les difficultés qu’elles rencontraient, ce qui donnait une certaine lourdeur narrative. Étant moi-même amateur du genre policier, il m’a alors semblé que le moyen le plus approprié pour dresser un tableau fidèle et vivant de cette époque était de tramer des intrigues policières à partir de faits divers réels.

4. Dans votre roman, vous nous présentez le monde de la peinture et des académies du XIXe siècle. Est-ce un monde qui vous fascine, vous questionne?

Ce monde me fascine et me questionne à un point … Je ne trouve pas d’adjectif assez fort ! J’ai moi-même fait de la sculpture et j’ai toujours dessiné. Je pense que peindre, composer, écrire, tout cela relève d’un seul besoin : la créativité. Et la créativité – ce besoin qui est en chacun de nous à des degrés divers – est l’essence même de ce qui différencie l’être humain de l’animal… Votre question pourrait m’entrainer trop loin, j’arrête là. 

5. Vous mettez en avant des femmes provenant de toutes les conditions sociales. Était-ce important pour vous de les réhabiliter et de leur redonner vie?

Vous avez mis le doigt sur un élément important : s’il est difficile pour toutes les femmes, dans cette fin du XIXe siècle, de se faire connaître en tant que peintre, apprendre la peinture est beaucoup plus facile pour les jeunes-filles riches. En effet, celles-ci ont des parents qui peuvent payer, fort cher, des peintres connus pour qu’ils les accueillent dans leur atelier. Ce fut le cas pour les sœurs Morisot. Or, l’académie Julian reçoit – à l’exception de Marie Bashkirtseff – des jeunes filles de la petite bourgeoisie. Ce sont elles qui ont à surmonter le plus d’obstacles. Elles subissent à la fois les « interdits » de la condition des femmes de la bourgeoisie – qui ne peuvent pas même se promener seules – et des moyens financiers si limités que certaines vivent quasiment dans la misère.

6. L’atelier des poisons est un roman historique. A sa lecture on ressent tout à fait l’important travail de recherches qui vous a permis de donner à vos lecteurs des détails et de lui faire remonter le temps jusqu’en 1880. Comment ce sont déroulés ces travaux de recherches? Un élément, un document ou un fait vous a-t-il marqué plus qu’un autre?

En tout premier lieu, le journal de Marie Bashkirtseff, dont j’ai eu du mal à me procurer l’édition intégrale (une quinzaine de tomes), puis la biographie de sa « meilleure ennemie », Louise Breslau, que j’ai pu lire grâce à un « échange » entre bibliothèques. J’ai aussi consulté les journaux de l’époque dont j’ai épluché des centaines de faits divers. Et puis, bien sûr, les précieux romans et nouvelles de Guy de Maupassant, pour ne citer que lui. Quant aux « décors », j’ai utilisé des tableaux, des photographies, des plans et cartes de l’époque. La recherche a duré beaucoup plus longtemps que l’écriture du roman.

7. Quelle a été votre plus grande difficulté à l’écriture de cette histoire?

Trouver une fin. Cela peut sembler curieux mais, en écrivant, on n’a aucun recul sur le texte. Chaque fois que j’avais l’impression d’avoir terminé, il fallait que l’éditrice me fasse comprendre avec tact que ce n’était pas le cas. 

8. Avez-vous un nouveau projet en tête? Pouvez-vous nous en dire un peu plus.

La suite… Ce qui ne pouvait manquer d’arriver à ces jeunes peintres qui prennent peu à peu conscience de l’injustice qui leur est faite : elles vont rencontrer Hubertine Auclert et participer au premier mouvement suffragiste. Là, je n’invente rien ! 

9. Racontez-nous vos habitudes d’écriture.

L’après-midi, dans le calme le plus complet. Quelquefois un fond musical en accord avec ce que j’écris : pour ce roman ce fut Lili Boulanger, une femme compositeur du début du XXe siècle. 

10. Et enfin, la question inévitable pour tout bibliophile : quels sont vos romans favoris?

Ils sont si nombreux que si j’en citais quelques-uns se serait injuste pour les autres. En ce moment, je lis un auteur oublié : Paul Vialar. J’ai trouvé un premier roman, Le bal des sauvages, dans une brocante et je me suis procuré les suivants chez des bouquinistes : Le clos des trois maisons, Le petit jour. L’histoire, assez autobiographique, est passionnante et l’écriture, à la fois riche et subtile, est un pur régal.

Merci à Sylvie Gibert pour ces réponses pleines de passion!

Fanny

L’atelier des poisons de Sylvie Gibert

9782259230599Résumé de l’éditeur : Paris, 1880. A l’académie Julian, le premier atelier à ouvrir ses portes aux femmes, la vie n’est pas facile. L’apprentissage du métier de peintre est ardu, long et coûteux. Seules les jeunes filles dotées d’un véritable talent et, surtout, d’une grande force de caractère, parviennent à en surmonter les obstacles. Du talent, Zélie Murineau n’en manque pas. De la force de caractère non plus. N’a-t-elle pas déjà prouvé qu’elle était prête à tout pour parvenir à ses fins ? Pourtant, lorsque Alexandre d’Arbourg, le commissaire du quartier du Palais-Royal, lui demande de faire le portrait de sa filleule, sa belle assurance est ébranlée : comment ne pas croire que cette commande dissimule d’autres motifs ? Même si elle en connaît les risques, elle n’est pas en mesure de refuser le marché que lui propose le beau commissaire : elle sera donc « ses yeux ».

Comment pouvais-je résister à un roman possédant une telle couverture et un résumé promettant un voyage dans le Paris de 1880?  A la lecture des premières pages, je sentais déjà la magie opérer. Sylvie Gibert possède une très belle écriture dans laquelle on ressent tout le travail réalisé. Elle est fine, précise et imagée. A mon sens, c’est un élément vraiment remarquable de ce livre. L’enquête policière n’est pas forcément l’élément central. Elle permet au lecteur de sillonner les ruelles de Paris et d’investiguer dans sa banlieue encore rurale. Dissimulations, meurtres, disparitions et fausses pistes  sont tout de même au rendez-vous.

J’ai beaucoup aimé l’héroïne, Zélie. Elle est indépendante, franche, ne s’arrête pas au convenance et souhaite vivre de sa passion pour le troisième art. Sylvie Gibert nous introduit dans le monde cruel et difficile de la peinture professionnelle de la fin du XIXe siècle. Nous découvrons ainsi l’univers des académies de peinture,ici celle de Julian, où les hommes et les femmes sont séparés. C’est aussi l’occasion d’être témoin de la guerre entre artistes lors de grands salons. L’auteur nous expose toutes les strates sociales en partant d’Alexandre d’Arbourg, riche bourgeois, jusqu’au triste destin des souvent oubliées nourrices.

Ce roman historique est une très bonne lecture divertissante mais aussi enrichissante. L’enquête n’est pas au cœur du récit mais il y a tout de même un quelque chose qui fait qu’on passe un bon moment. Je crois que cela tient à l’écriture subtile de Sylvie Gibert que j’ai beaucoup aimé lire.

Retrouvez l’interview que l’auteur a bien voulu m’accorder par ici :

plonLu dans le cadre du challenge XIXe siècle.

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